Histoire de la Guerre des Gaules - chiffres, témoignages, archéologie, batailles

Article publié le 06/03/2020

Un génocide a-t-il été commis par César lors de la colonisation romaine des Gaules ? Des figurines égyptiennes en Bretagne ? Jules César usurpa-t-il la victoire d’Alesia (52 av. J.-C.), bataille décisive qui paracheva la conquête ? La civilisation gauloise était-elle frustre et barbare comparativement à Rome et la Grèce antique ? 


Entre 600.000 et 1 million de morts gaulois selon les sources (soit jusqu’à 1/8ème de la population, estimation haute), plusieurs dizaines de milliers de captifs acheminés comme esclaves vers l’Italie ainsi que près de 800 agglomérations (villages, bourgs, etc.) rayées de la carte ; c’est le bilan vertigineux de la Guerre des Gaules. César est l’artisan de cette conquête, objectivement extrêmement sanglante, et barbare à un point très élevé ; réputés moins puissants physiquement, les Romains exploitèrent les divisions gauloises et mirent à profit leur remarquable stratégie, comme leur mobilité.


Quels motifs profonds poussèrent César à intervenir en Gaule ? La politique de la terre brûlée menée par le chef gaulois Vercingétorix contre l’envahisseur romain était-elle efficace ? À la bataille d’Alesia (52 av. J.-C.), Vercingétorix pouvait-il vaincre César ? Une éclipse de lune tétanisa-t-elle les Gaulois avant le choc ? Un chef arverne proposa-t-il de dévorer les non-combattants pour pallier le manque de nourriture ?
Nous tâcherons de répondre à ces questions avec la précision que nous autorise l’état des sources documentaires existantes.


Contexte historique


Au IIIe siècle av. J.-C., Rome se rend maîtresse de l’Italie ; puis, elle défait son plus puissant rival dans la région, Carthage, une ancienne colonie phénicienne. Au IIe siècle av. J.-C., elle se lance avec succès dans la conquête du bassin méditerranéen (Macédoine, Grèce, Espagne…) ; progressivement, elle étend sa domination sur un territoire jusqu’à l’Euphrate. En dépit des invasions et des révoltes périodiques, Rome poursuit sa politique expansionniste et s’engage donc dans la guerre des Gaules (58 - 51 av. J.-C.).

 

Pourquoi Jules César intervient-il en Gaule ?

 

Rappelons que les Romains avaient investi au siècle précédent le Sud-Est de la Gaule ; la province est alors nommée Transalpine. En Gaule indépendante, également appelée “Gaule chevelue” par Rome, une soixantaine de peuples cohabitent. Près de 8 millions d’habitants y vivent, soit plus qu’en Italie. “Bien que les peuples Gaulois partageaient une langue et une culture communes [ils sont issu de la civilisation celte dite du “Halstatt” et de “La Tène”], les tribus étaient violemment indépendantes et souvent hostiles les unes aux autres” (Adrian Goldsworthy, In the name of Rome). Selon le philosophe grec Poseidonios d’Apamée, la zone se divise en trois confédérations majeures : les Belges, les Celtes et les Aquitains.

 

En 58 av. J.-C., le magistrat et druide gaulois Diviciac implore le soutien de Rome afin de repousser les Helvètes, originaires du Plateau suisse ; ces derniers projettent de passer sur son territoire pour s’installer plus à l’Ouest, afin de fuir eux-mêmes les Germains. Diviciac craint la dévastation de ses terres. Il s’appuie en outre sur un vieux traité d’amitié entre son peuple, les Éduens (établis dans l’actuelle Bourgogne) et Rome ; cette dernière l’a honoré du titre de “frères consanguins”. César (100-44 av. J.-C.), général romain et membre du premier triumvirat avec Crassus et Pompée, saisit cette opportunité pour accroître son prestige ; investi par le Sénat, il déclenche une vaste campagne militaire. La “Guerre des Gaules” atteint son paroxysme pendant les années 57, 56 et 52 av. J.-C.

 

Une conquête éclair de la Gaule celtique 

 

À la tête de quatre légions, dotée chacune de 5.000 soldats d’élite, César fond sur la Gaule. “Après avoir soumis les Helvètes puis avoir forcé les Germains et leur chef Arioviste à retourner de l’autre côté du Rhin (58 av. J.-C.), César décide de rester en Gaule et d’y faire hiverner ses troupes. Durant les cinq années suivantes, César multiplie les opérations militaires pour soumettre les régions périphériques de la Gaule. L’année 57 av. J.-C. est consacrée à la lutte contre les peuples belges” (cité dans Yannick Clavé, Éric Teyssier, Petit Atlas historique de l’Antiquité romaine).

 

Dans “La Guerre des Gaules” (Bellum Gallicum), seule source de première main de cette campagne, attribuée à César en personne (il parle de lui à la troisième personne et présente les faits souvent à son avantage), celui-ci déclare : “De tous les peuples (de la Gaule), les Belges sont les plus courageux” ; entendons ici dangereux. César profite de la division des Gaulois ; entre autres ralliements, il bénéficie de celui des Rèmes. C’est une aubaine : dans cette zone, il ne dispose que de 40.000 légionnaires face aux 230.000 guerriers “belges” éparpillés dans la région et impatients d’en découdre. Notons qu’il jouit aussi de contingents d’auxiliaires, appelés socci - en grande majorité des Gaulois Éduens - et reçoit occasionnellement de nouvelles légions. Après de rudes combats, il s’impose dans la zone ; les Nerviens sont écrasés à la bataille du Sabis. Sa virtuosité en poliorcétique, l’art d’assiéger les villes, ont stupéfié ses ennemis.

 

Le siège de Gergovie (52 av. J.-C.), l’échec de César

 

Ses lieutenants investissent ensuite la Normandie et l’Aquitaine tandis que l’Armorique est soumise (les archéologues trouveront des siècles plus tard des thermes romains en pleine Bretagne, et même des figurines religieuses d’origine égyptienne apportées par les soldats) ; les Vénètes, peuple dominant la côte atlantique, sont vaincus lors d’une bataille navale. Dans le même temps, César prend pied en Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) et tente de passer le Rhin (c’est un échec). En 54 av. J.-C., les Éburons (Belges) tendent un piège aux Romains :7.500 légionnaires sont tués. En 52 av. J.-C., la Gaule s’embrase ; le jeune chef Vercingétorix (littéralement, le “grand guerrier roi”), issu du puissant peuple des Arvernes (Massif Central), prend la tête de l’insurrection. Il a servi un moment dans l’armée romaine. Le soulèvement débute par le massacre de Romains vivant à Cenabum (Orléans).

 

Le chef gaulois se place à la tête de 150.000 hommes ; il applique une stratégie radicale. En effet, “Vercingétorix est décidé à pratiquer la politique de la terre brûlée, une tactique qui réussit en général aux plus faibles, celle qui sera bénéfique aux Russes d’Alexandre Ier contre Napoléon et à ceux de Staline contre Hitler” (Joël Schmidt, Les Gaulois contre les Romains). Cependant, la manoeuvre coince lorsque les Bituriges le supplient d’épargner Avaricum (Bourges), “la plus belle ville de Gaule”, selon ses habitants ; compatissant, le guerrier arverne fléchit. César en profite pour entamer le siège de la cité ; il finit par l’enlever et récupère des vivres pour ses troupes. Les habitants sont massacrés. Peu de temps après, Vercingétorix repousse César lors du siège de Gergovie, en Auvergne ; le proconsul romain écrit : “César, voyant le désavantage de sa position de combat et l’accroissement des forces de l’ennemi, craignit pour les siens (…) Cette journée nous coûta un peu moins de sept cents hommes” (La Guerre des Gaules).

 

Bataille d’Alésia (52 av. J.-C.), le tournant décisif

 

Galvanisés après l’exploit de Vercingétorix à Gergovie, les Gaulois se rallient massivement à lui, y compris les Édueuns, pourtant majoritairement pro-romains. Le nouveau choc a lieu à Alésia, en Bourgogne. “Vercingétorix voulait en finir une bonne fois pour toutes, instaurer la paix durablement en détruisant l’armée de César. Il eut recours à la tactique du marteau et de l’enclume : les 80.000 hommes installés sur le mont Auxois fixaient les légionnaires autour d’eux, comme une enclume ; les 246.000 hommes de renfort [d’autres sources les estiment à 170.000], agissant comme un marteau, les écraseraient contre ce relief” (Yann Le Bohec, Alésia 52 avant J.-C.).

 

Alors que les Romains débutent les travaux de siège, les Gaulois les assaillent ; les cavaliers germains de César brisent leur élan. Dès lors, la situation se fige. Quelques jours plus tard, l’armée de secours gauloise arrive ; le moral des assiégés remonte. Fait glaçant, dans l’attente des renforts, le chef arverne Critognatos proposa - par manque de nourriture -, de manger les non-combattants ; cette proposition extrême n’est pas suivie d’effet. Dans ces conditions, le chef gaulois mériterait d’incarner un nouveau personnage dans la bande dessinée Asterix… peut-être sous le nom de “Cannibalix” ?


Ensuite, un autre duel de cavalerie s’engage ; les Gaulois sont de nouveau battus. Les soldats de Vercingétorix ne s’avouent pas vaincus ; ils lancent une attaque de nuit. Les deux camps essuient de nombreuses pertes ; comme lors de la bataille de Verdun (1916) près de vingt siècles plus tard, les hommes sont fauchés avant d’avoir rencontré l’ennemi (jets de flèches, balles de fronde, pierres…).

 

Une éclipse de lune pétrifie les Gaulois

 

Lors d’un affrontement ultime, les Romains terrassent leurs adversaires ; pourquoi une bonne partie de l’armée gauloise est-elle restée immobile ? “Les deux tiers de l’armée de secours n’ont pas combattu le dernier jour qui fut celui de la bataille finale. On sait maintenant qu’une éclipse totale de lune s’était produite dans la nuit précédente du 25 au 26 septembre, paralysant les esprits superstitieux (…) En outre, Vercingétorix n’avait plus de cavalerie à sa disposition pour contrer les contre-attaques de César” (cité dans Magazine Histoire, De l’Antiquité à nos jours).

 

La suite, nous la connaissons ; Vercingétorix se livre à César, jette ses armes puis est emmené comme prisonnier à Rome. Il croupira dans une cellule pendant 6 ans et sera étranglé (après le retour triomphateur de César, victorieux de son rival Pompée). L’humiliation de la prise de Rome par le Gaulois Brennus en 390 av. J.-C. est tournée pour les Romains. Relevons que la bataille d’Alésia ne met pas immédiatement un terme aux révoltes gauloises ; de fait, de multiples insurrections enfièvrent de temps à autre le territoire, comme les révoltes des Bellovaques de Beauvais.

 

La Gaule était-elle aussi civilisée que Rome ?

 

Après la victoire de César en Gaule, une nouvelle civilisation naît ; elle est le fruit de la double acculturation du monde gaulois et romain. Certes, la romanisation débute au IIe siècle avant J.-C. mais prend dès lors une dimension plus marquée. Parmi les éléments les plus visibles, mentionnons l’urbanisation du territoire (construction de voies, édification d’amphithéâtres, de cirques, de thermes, etc.) ; citons aussi l’amélioration des techniques agricoles, le développement de la métallurgie ainsi que les apports majeurs en droit, en médecine et en philosophie. Certains historiens dénoncent un échange déséquilibré, où le vainqueur impose son idéologie, ce qui rendrait contestable le terme “gallo-romain”, notion créée au XIXe siècle.

 

Rappelons que le pouvoir romain permit toutefois aux Gaulois - sans doute par calcul politique - de garder leur langue, leur religion et leurs institutions, bien qu’il bannisse le druidisme et les sacrifices humains. D’autres historiens soutiennent que la civilisation gauloise fut très avancée, n’ayant rien à envier aux autres grandes cultures de l’époque ; ainsi lit-on : “Il s’agit à l’évidence d’une civilisation raffinée, à laquelle ne manquent ni l’art, ni la science, ni la culture. La civilisation gauloise n’est ni inférieure ni supérieure aux autres civilisations classiques de l’Antiquité : elle en est juste différente”. Assurément, la civilisation gauloise était florissante ; pour autant, il semble quelque peu exagéré de la mettre sur un pied d’égalité avec d’autres civilisations particulièrement brillantes de l’Antiquité : la densité d’héritage culturel léguée par Rome et la Grèce dans toute l’Europe est sans commune mesure avec le pouvoir de rayonnement des traditions gauloises.


Jérémie Dardy

 

 

Pour aller plus loin 

 

Christophe Badel, Atlas de l’Empire romain, Construction et apogée : 300 av. J.-C. - 200 apr. J.-C., Autrement, 2012

Anne Bernet, Histoire des gladiateurs, Tallandier, 2014

César, traduction par Maurice Rat, La Guerre des Gaules, Garnier-Frères, 1964

Yannick Clavé, Éric Teyssier, Petit Atlas historique de l’Antiquité romaine, Armand Colin, 2019

Georges Duby, Atlas historique Duby, Larousse, 2008

Adrian Goldsworthy, In the name of Rome, The men who won the Roman Empire, Weidenfeld and Nicolson, 2004

Yann Le Bohec, Alésia 52 avant J.-C., Tallandier, 2012

Patrick Le Roux, L’Empire romain, Que sais-je ?, Presses Universitaires de France, 2005

Joël Schmidt, Les Gaulois contre les Romains, Perrin, 2004

Magazine Histoire, De l’Antiquité à nos jours, Hors-série numéro 55, Avril 2019

Magazine Histoire et Civilisations - Le Monde, juin 2015

Magazine L’Histoire, Les Gaulois, une civilisation majeure, Septembre 2017